Synopse (II) : théories et modèles

De Ebior

 

Les convergences et les divergences constatées entre les trois évangiles synoptiques constituent un cas unique dans la littérature. Depuis la fin du XVIIIe siècle, de très nombreuses théories ont été proposées pour expliquer ces faits. Elles sont regroupées dans cette étude selon leur principe directeur, chacune se présentant sous de nombreuses variantes.

Modèles par dérivation immédiate

Principe : les trois évangiles synoptiques ne dépendent pas l'un de l'autre mais bien d'un modèle commun, disparu en tout ou en partie.

L'Évangile primitif

Ev-primitif.gif
 Pour Lessing (1729-1784) les trois évangiles synoptiques dépendent d'un évangile araméen disparu, par exemple l'évangile des hébreux ou l'évangile des nazaréens cités tous les deux par des Pères de l'Église.

Critique : cette théorie explique les convergences mais non les divergences (par exemple une grande partie de la matière de Matthieu et de Luc est absente chez Marc)




Les fragments ou diégèses

Diegeses.gif

Pour Schleiermacher (1768-1834) de petits récits appelés diégèses (d'après Luc 1,1 dihghsiV ) auraient été rédigés indépendamment les uns des autres avant d'être assemblés par les évangélistes.

Critique : cette théorie explique les divergences mais non les convergences, en particulier les successions identiques de péricopes dans la triple tradition

 






La Tradition Orale

Trad-orale.gif

Gieseler (1792-1854) met l'accent sur l'importance de la mémoire et de la transmission orale qui permettent une grande créativité. Il exclut toute dépendance littéraire d'un évangile unique

Des études récentes (Jérémias, Black, Gaechter) ont montré l'importance de cette conception qui se révèle cependant trop souple comme système explicatif : ici aussi, comment expliquer les ressemblances de structure ?

Remarquons que ces trois types d'explication sont pratiquement contemporains et repris sous une forme différente à l'heure actuelle.




Les Evangiles apocryphes

Les évangiles apocryphes comme l'évangile secret de Marc, l'évangile de Thomas ou l'évangile de Pierre pour les récits de la Passion seraient plus anciens pour certains (Koester, Crossan) que les évangiles canoniques.

Critique : la majorité soutien l'opinion inverse, soit l'antériorité des évangiles canoniques

Modèles généalogiques purs

Principe : les trois évangiles synoptiques dépendent l'un de l'autre à cause de leur ressemblance de structure et de contenu. Ils n'ont pas d'ancêtres communs.

Postulat de Lachmann

" Marc occupe une position intermédiaire entre Matthieu et Luc " Ce postulat de 1835 reste encore fondamental aujourd'hui mais ne signifie pas que Marc soit nécessairement la source des deux autres. D'autres généalogies restent permises par ce postulat.

Etudes préliminaires des relations possibles

Marc indépendant de Matthieu et de Luc ?

Pratiquement assuré pour tous les exégètes sauf Farmer et Dom Butler. Mais une relation indirecte, par l'intermédiaire de documents disparus (Matthieu araméen, Proto-Luc) reste possible. Voir à ce sujet les théories de Rolland et de Boismard.

Matthieu et Luc interdépendants ou indépendants ?

Dans la triple tradition, Matthieu et Luc sont en désaccord quand l'un des deux cesse de suivre Marc, par exemple leurs traditions particulières dans le récit de la Passion. Mais il existe quelques accords entre Matthieu et Luc contre Marc, comme les vendeurs chassés du Temple dès l'entrée à Jérusalem. Même constatation dans la double tradition, entre autres les divergences entre Matthieu et Luc dans les récits de l'enfance ou la prière du " Notre Père".

Conclusion généralement acceptée (Schmid 1930, Vaganay 1954) : les deux évangélistes sont mutuellement indépendants et leurs accords proviennent d'une source commune.

Remarquons toutefois que la thèse opposée de l'interdépendance a été proposée dès 1880 par Simons et soutenue récemment par Dom Butler, Farmer (1964) et Morgenthaler (1971).

Luc dépend de Marc ?

Théorie courante : en écrivant, Luc avait Marc sous les yeux pour les sections dites marciennes (Luc 4,31 - 6,19 ; 8,4 - 9,50 ; 18,15 - 21,38 ) et en a reproduit les matériaux. Cette thèse de sections privilégiées par rapport au reste du livre est rejetée par Vaganay. De plus l'existence des nombreux accords de Matthieu-Luc contre Marc reste difficilement explicable puisque les deux évangélistes seraient globalement indépendants. Voir de nombreux exemples de ces accords dans La datation des évangiles de Philippe Rolland.

Matthieu dépend de Marc

Théorie courante : en écrivant, Matthieu avait Marc sous les yeux et a intégré presque tous ses matériaux, les quelques transpositions restant explicables. Mais les accords Matthieu-Luc constituent à nouveau un problème. Plusieurs explications de ce phénomène ont été proposées :

  • Luc avait sous les yeux un Proto-Marc, plus long ou plus court que le Marc actuel (Weiss, 1903 ; Bultmann 1961)
  • Luc a lu, en plus de Marc, le texte de Matthieu araméen, traduit en grec (Vaganay )
  • Luc a lu le texte de Marc mais n'a pas travaillé directement à partir de lui.


De plus, il faut éviter le présupposé d'un Marc "vivant", "nécessairement" antérieur à un Matthieu "solennel".

Antériorité de Matthieu

L'origine de cette théorie remonte à saint Augustin qui a simplement émis quelques idées parfois contradictoires (Matthieu viendrait en premier lieu puis Marc qui en serait un abrégé puis finalement Luc et Jn ).

Le véritable fondateur reste Griesbach, le créateur du mot synopse, qui a proposé en 1776 le schéma Matthieu ==> Luc ==> Marc qui abrégerait les deux précédents.

Le véritable fondateur reste Griesbach, le créateur du mot synopse, qui a proposé en 1776 le schéma Matthieu ==> Luc ==> Marc qui abrégerait les deux précédents.

Griesbach.jpg
 Modèle de Griesbach


    Des savants plus récents comme Farmer en 1964 ont repris et adapté ce modèle, dit des deux évangiles : Marc serait le dernier des évangiles, écrit pour éliminer les contradictions entre Matthieu et Luc.

Farmer.jpg
 Modèle de Farmer


Critique : Ce modèle explique bien les accords de la double tradition mais par quelle logique et par quelle autorité expliquer l'omission par Marc d'une si grande partie de Matthieu et de Luc ?

Une variante a été proposée par Hug en 1808 puis reprise par Dom Butler en 1951 : Matthieu => Marc => Luc

Antériorité de Marc

Pour Lachmann (1793 - 1851), Matthieu et Luc dépendent de Marc et ont été rédigés indépendamment l'un de l'autre

Critique : dans la triple tradition, les nombreuses modifications mineures au texte de Marc adoptées à la fois par Matthieu et par Luc et appelées accords mineurs ou restreints, décrits ci-dessus.

Modèles mixtes

(évangile primitif + interdépendance + dérivation) avec plusieurs sources documentaires

Marc et un document pré-synoptique

Les Deux Sources

Deux-sources-I.jpg
Weiss, 1838 ; Holtzmann, 1863 ; Wernle 1899 .

Ceci est le Modèle simplifié

 

 





Trois grands principes :


  1. Marc serait le plus ancien et la première source des deux autres
  2. Une seconde source Q (de l'allemand "Quelle" : source ), reconstruite à partir de Matthieu et de Luc, serait à l'origine de la double tradition. Les deux évangélistes l'auraient consultée indépendamment
  3. Matthieu et Luc auraient utilisé des traditions propres sous forme de documents écrits ou de récits oraux.

C'est la théorie la plus répandue, parfois sous des variantes fort différentes qui distinguent de trois à six sources, d'où le danger de parler vaguement de la théorie des Deux Sources. De plus elle est trop souvent présentée, au mieux comme la meilleure, au pire comme la seule et sert de support à toutes sortes d'hypothèses plus ou moins acceptables. Pour une bonne introduction à cette théorie des Deux Sources qui fait l'objet d'une étude plus détaillée, voir également le site Protestants dans la ville : Introduction au Nouveau Testament.


Le Matthieu araméen

Zahn (1907), en se basant sur le témoignage de Papias, postule l'existence d'un Matthieu araméen (symbolisé par M ou Ma ) à l'origine de Matthieu grec et de Marc.

Dans le modèle de Lagrange, il existerait deux sources (mais pas celle de la théorie citée ci-dessus) pour la triple tradition : Marc et Ma dont dépendraient Matthieu grec et Luc.


Zahn.jpg Lagrange.jpg
Modèle de Zahn Modèle de Lagrange


 

Pour Vaganay, dont la tentative de reconstitution de Mg (le document Ma traduit en grec) à partir des accords Matthieu-Luc contre Marc reste hypothétique, il s'agirait d'un document structuré en cinq parties, contenant non seulement les péricopes de la triple tradition mais aussi certaines autres comme le sermon sur la montagne.

Plusieurs documents pré-synoptiques

Les modèles suivants sont présentés selon le nombre de documents supposés, en ordre ascendant.

Vaganay.jpg
Théorie de Vaganay 
(deux documents) en 1954

 Deux documents à l'origine

  1. le Matthieu araméen traduit en grec (Ma)
  2. une seconde source traduite en grec (Sg) qui contiendrait uniquement des sentences se retrouvant dans la grande incise de Luc et dans la tradition propre à Matthieu. Cette source n'a rien à voir avec Q.

Critique : le document Sg n'est pas clairement déterminé par son inventeur



Théorie de Parker (deux documents ) en 1953 :

  1. Proto-Matthieu (K), source de Marc et de Matthieu qui ne dépendent pas l'un de l'autre.
  2. document Q°, différent du Q des Deux Sources, source de Matthieu et de Luc


Théorie de Gaboury (trois documents) en 1970


  1. document C : contiendrait la partie Commune de la triple tradition. A quelques exceptions près, chaque évangéliste respecte la même séquence provenant de C.  
    - première partie :  Matthieu 3,1 - 4,11 = Marc 1,1-13 = Luc 3,1 - 4,13
    - seconde partie : Matthieu 14,1 - 27,61 = Marc 6,14 - 15,47 = Luc 9,7 - 23,56
  2. document D : contiendrait la partie Divergente de la triple tradition. Chaque évangéliste distribue à sa guise les péricopes provenant de D, Matthieu d'un côté, Marc et Luc de l'autre
  3. Matthieu 4,12 -13,58 = Marc 1,14 - 6,13 = Luc 4,14 - 9,6
    - récit de la Passion, source de Luc uniquement.

Pour les autres traditions, communes et propres, il faudrait ajouter de la documentation variée, non des documents proprement dits.

Théorie de Streeter (trois documents)

Les deux documents M (matériau propre à Matthieu) et Q plus Marc seraient les sources de Matthieu tandis que L (matériau propre à Luc) et Q amalgamé en un Proto-luc plus Marc à nouveau seraient les sources de Luc. On pourrait l'appeler théorie des quatre sources.

Streeter.jpg
Théorie de Streeter


Théorie de Rolland (quatre documents) en 1984. Voir son article dont sont extraits les schémas ci-dessous

Citons d'abord le témoignage d'Irénée de Lyon (Adversus haereses, III, 1, 1) : Ainsi Matthieu publia-t-il chez les Hébreux, dans leur propre langue, une forme écrite d'évangile, alors que Pierre et Paul évangélisaient Rome et y fondaient l'Église. Après leur exode, Marc, le disciple et l'interprète de Pierre, nous transmit lui aussi par écrit ce que prêchait Pierre. de son côté, Luc, le compagnon de Paul, consigna en un livre l'évangile que prêchait celui-ci. puis Jean, le disciple du Seigneur, celui-là même qui avait reposé sur sa poitrine, publia lui aussi l'évangile, tandis qu'il séjournait à Éphèse, en Asie"

Sources.gif

  1. Matthieu hébreux (M) : évangile primitif rédigé à Jérusalem
  2. Proto-Matthieu : adaptation de M dans un milieu grec pétrinien rédigée à Antioche.
  3. Proto-Luc : adaptation de M dans un milieu grec paulinien, rédigée en Grèce ou en Asie
  4. Source Q : recueil complémentaire pour la catéchèse des païens convertis, rédigé à Césarée

Rolland.gif

Matthieu, en Syrie, et Luc, en Grèce, auraient voulu utiliser à peu près en même temps toutes les sources disponibles alors que Marc, à Rome, aurait voulu unifier les deux adaptations (Proto-Matthieu et Proto-Luc).

Théorie de Boismard (sept documents) en 1972

Théorie fort complexe qui postule


  • quatre documents à l'origine, un pour chaque évangile synoptique et un quatrième commun
  1. document A : palestinien et judéo-chrétien, vers 50
  2. document B : interprétation de A pour des convertis, avant 58
  3. document C : palestinien et en araméen, très archaïque, source de Jean. Ce document reste hypothétique car il contient surtout ce qui ne peut être attribué aux autres.
  4. document Q" : matériau commun à Matthieu et à Luc , différent du Q ci-dessus
  • dans une seconde phase, trois documents intermédiaires, sources des évangiles actuels
  1. Matthieu intermédiaire : dépend surtout de A, aussi de Q" ; source principale de Matthieu, secondaire du proto-Luc
  2. Marc intermédiaire : dépend surtout de B, aussi de A et de C ; source principale ce Marc, secondaire de Matthieu et Luc.
  3. Proto-Luc : dépend surtout de C pour la Passion, aussi de B et Q" ; source principale de Luc

Boismard.jpg

Critique : comment utiliser en exégèse une telle théorie aussi compliquée postulant trois sources immédiates et fort différente de toutes les autres théories ?

Remarquons que les modèles de Boismard et de Rolland considèrent Matthieu et Luc comme indépendants du Marc actuel ce qui laisse ouverte leur chronologie relative : Marc n'est pas nécessairement le plus ancien. P.Rolland propose même la datation suivante : entre 62 et 67 et peut-être dans l'ordre Matthieu - Luc - Marc, mais sans certitude. La théorie des Deux sources propose une autre datation : Marc avant 70, Matthieu et Luc vers 80.

Conclusions

Les nombreuses théories et modèles proposés ci-dessus ne doivent pas effrayer le lecteur qui peut s'en tenir à quelques principes simples


  • Considérer d'abord chaque évangile indépendamment l'un de l'autre.
  • Avec une synopse, recenser et observer les différentes constatations : la découpe en sept traditions, les convergences et divergences au niveau du contenu, des séquences et de l'expression, les accords Matthieu-Luc contre Marc, les doublets, les parallèles avec Jean, etc.
  • Considérer avec respect mais aussi avec méfiance tous les documents hypothétiques qui ont été proposés : A, B, C, D, K, L, M, Ma, Q, Q°, Q", Q1,Q2,Q3,QMt,QLc,Sg ... Ils sont bien plus nombreux que les évangiles existants et vont finir par remplir toutes les lettres de l'alphabet. De plus
  • à part le Matthieu araméen , ils ne sont cités par aucun auteur ancien
  • aucun fragment n'a été retrouvé, malgré la découverte récente de l'évangile de Thomas : ce sont de pures reconstitutions.
  • Admettre que la situation est fort complexe et paradoxale: Que des théories inconciliables  comme l'antériorité de Marc ou de Matthieu, l'indépendance ou l'interdépendance de Luc et de Matthieu, l'existence ou la non existence du document Q aient été ou soient actuellement proposées reste un fait étonnant.
  • La plupart de ces théories veulent démontrer des thèses (souvent la datation et/ou la formation de tel évangile) , je les appellerais volontiers des modèles fermés par opposition à des modèles ouverts, qui laisseraient le champ libre à plusieurs explications. Essayer de dissocier modèle et thèse est un exercice difficile mais instructif
  • La situation des études bibliques est paradoxale
    - d'un côté,des spécialistes qui élaborent des modèles de plus en plus sophistiqués mais contradictoires, hypothétiques et souvent pratiquement inutilisables pour l'étude globale des évangiles
    -de l'autre,des exégètes qui,dans leurs études, utilisent par facilité, ignorance ou convention des modèles dépassés ou simplistes comme la théorie des Deux Sources dans sa version standard ou pire dans sa version simplifiée.


Un bon exemple en est l'ouvrage collectif intitulé Introduction au Nouveau Testament paru sous la direction de Daniel Marguerat , professeur à la faculté de théologie protestante de Lausanne en Suisse. Seules sont développées les anciennes théories du XIXème siècle ainsi que les différents modèles de la théorie des Deux Sources. Les autres théories sont citées et réfutées en quelques lignes (Farmer, Boismard, Streeter) ou tout simplement ignorées (Vaganay, Lagrange, Parker, Gaboury) alors qu'elles sont développées en plusieurs pages dans la présente étude. Et cet ouvrage se présente "comme synthétisant les acquis de la recherche sur l'écriture du Nouveau Testament" !

En conséquence directe de cette façon de faire, Elian Cuvillier pour l'évangile de Matthieu et Daniel Marguerat  lui-même pour l'évangile de Luc basent exclusivement leurs analyses sur le modèle des Deux sources, à l'exclusion de tout autre et sans en souligner le caractère hypothétique !

  • Les exégètes, dans leur majorité, optent pour la solution de facilité qui leur convient (remarquons que la version complexe de la théorie des Deux sources n'est pas exploité lui non plus car trop complexe) et ne dissocient pas suffisamment les niveaux d'études :
  1. données statistiques de base
  2. élaboration d'un modèle à partir de ces données
  3. interprétation d'un texte à partir de ce modèle

Cette situation n'est pas saine car l'antériorité de Marc ,transformée parfois en supériorité ,  est présentée à priori comme fondement des analyses. Marc devient ainsi l'inventeur d'un genre littéraire nouveau, celui de l'évangile. Nous retrouvons ici la notion de modèle fermé qui trop souvent bloque l'exégèse moderne.

Auteur : Fernand LEMOINE 

©  EBIOR, 26/09/2003


 bible@ebior.org