Salut des non-chrétiens (III)

De Ebior

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 REFLEXION THEOLOGIQUE

CONDITIONS D'UNE REFLEXION THEOLOGIQUE

Sources:

J. DUPUIS, Le débat christologique dans le contexte du pluralisme religieux, in N.R.T., t. 113, 1991, p. 853-863.

- ID., Le dialogue interreligieux à l'heure du pluralisme, in N.R.T., t. 120, 1998, p. 544-563.

- ID., Le pluralisme religieux dans le plan divin de salut, in R.T.L., t. 29, 1998, p. 484-505.

- ID., L'Eglise, le règne de Dieu et les "autres", in Penser la Foi. Recherches en théologie aujourd'hui. Mélanges offerts à Joseph Moingt, sous la dir. de J. DORE et Chr. THEOBALD, Paris, 1993, p. 327-349.

- C. GEFFRE, La singularité du christianisme à l'âge du pluralisme religieux, ibid., p. 351-369. Accepter que nous sommes tributaires d'un contexte historique . Le dialogue œcuménique inauguré au début du siècle à Edimbourg a modifié progressivement le modèle de l'ecclésiocentrisme catholique. L'Eglise catholique a commencé un dialogue avec les Eglises-soeurs du monde orthodoxe, la Communion anglicane, les communautés ecclésiales issues de la Réforme du XVIème siècle et, même, les diverses communautés évangéliques nées entre le XVIème et le XXème siècle.

 Le même dialogue œcuménique a favorisé le dialogue avec le monde juif, le monde musulman (les grandes religions monothéistes) et les grandes religions de l'Orient.

 Nous sommes au stade des balbutiements dans la réflexion concernant le pluralisme religieux.

Par conséquent, nous avons à revoir comment nous envisageons le salut et la mission, l'évangélisation.

Nous sommes à peine habitués à dialoguer avec des athées, héritiers de la philosophie des Lumières du XVIIIème siècle, et nous voilà invités à revoir nos modèles de réflexion face au défi de la pluralité des religions.

 Accepter de ne pas voir clair à propos de la question du pluralisme religieux

1. Pendant des siècles, le christianisme a estimé qu'il confessait le Christ comme sauveur de toute l'humanité, comme unique médiateur entre Dieu et les hommes, comme manifestant en lui la vérité de la Parole de Dieu.

C'est en raison du contenu de cette confession de foi que le christianisme a considéré les autres religions comme étant d'une valeur moindre. Si les autres religions ont des éléments de vérité et de bonté, ces mêmes éléments se retrouvent de manière éminente dans le christianisme.

2. La question du pluralisme religieux de principe peut-elle être éclairée par la Bible ?

A première vue, on constate que le mythe de Babel déclare ambigu le fait d'avoir plusieurs langues, cultures, traditions religieuses dans la mesure où elles s'opposent à l'unique dessein de Dieu sur l'humanité.

"Bien souvent, malheureusement, les hommes, trompés par le démon ; se sont égarés dans leurs raisonnements, ils ont délaissé le vrai Dieu pour des êtres de mensonge, servi la créature au lieu du Créateur (cfr Rm 1, 21 et 25) ou bien, vivant et mourant sans Dieu en ce monde, ils sont exposés aux extrémités du désespoir" (Lumen Gentium 16).

Le récit de la Pentecôte dans les Actes des Apôtres est une sorte d'anti-Babel. Le don de l'Esprit aux apôtres leur donne la possibilité de confesser le kérygme dans toutes les langues, de telle manière que tout l'univers les comprenne et découvre le kérygme. De l'éclatement qui oppose, nous entrons dans une universalité qui conduit vers le Christ.

 Partir de la révélation manifestée dans l'Ecriture

  1. "Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. Car il n'y a qu'un seul Dieu, un seul médiateur aussi entre Dieu et les hommes, un homme : Christ Jésus, qui s'est donné en rançon pour tous" (1 Tm 2, 4-6).
  2.  "Il n'y a aucun salut en dehors du Christ, car aucun nom sous le ciel n'est offert aux hommes, qui soit nécessaire à notre salut" (Ac 4, 12).
  3.  "Jésus s'approcha des Onze et leur adressa ces paroles : 'Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc : de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde'" (Mt 28, 18-20)

Voilà trois textes qui sont souvent pris comme phares pour éclairer la réflexion théologique.

 Accepter les conditions du dialogue

1. Respecter l'altérité de l'interlocuteur dans son identité propre. En d'autres termes, entrer dans l'acte de foi de l'autre religion, afin de saisir ce qui déclenche l'acte de foi, ce qui le nourrit, afin de saisir comment le croyant de l'autre religion présente sa foi, ses raisons de croire. C'est ici que nous pouvons aussi demander au croyant d'une autre religion comment sa foi envisage les autres fois, et, parmi celles-ci, la foi chrétienne, les membres de la religion chrétienne.

2. Se définir à partir d'une identité culturelle et religieuse. Par fidélité à notre propre engagement de foi, j'ose dire qui je suis, au plan de la foi.

Le dialogue "neutre" ne conduit pas à la vérité. Je m'explique. Certains ont parfois proposé de mettre leur propre foi entre parenthèses afin de dialoguer de manière objective. Ceux qui ont essayé cette méthode ont rapidement constaté que le dialogue devenait un dialogue basé presque uniquement sur la raison. On entre dans le domaine de la philosophie des religions. Au terme du parcours, on donne des points aux différentes religions, en prenant comme critères, comme échelle de valeurs, un ensemble de repères uniquement rationnels.

Il est vrai que la raison a une part importante dans le dialogue entre les traditions religieuses. Pour la théologie catholique, la raison a sa place dans l'acte de foi, dans le témoignage de la foi. Mais, en même temps, l'acte de foi a un aspect qui est distinct de la raison.

3. Respect de l'égalité des partenaires.

Cela est très difficile quand nous parlons de la vérité, dans l'ordre de la foi. Vérité donnée par Dieu, et reçue par une communauté de croyants.

Vérité qui, selon la foi chrétienne, est une personne, le Christ. Vérité vers laquelle nous tendons, grâce à l'Esprit qui nous conduit à la vérité tout entière.

Ici encore, la tentation est grande de mettre sa foi entre parenthèses afin de mener une réflexion uniquement rationnelle, philosophique, sur la vérité.

 Accepter qu'il n'y a pas (encore) de réponse face à des "mystères"

1.Israël

Depuis la venue du Fils de Dieu en ce monde, la question de sa messianité suscite bien des réflexions. Lorsque nous faisons un bilan historique des relations entre l'Eglise et Israël, le peuple juif, nous constatons que nous avons bien souvent mal compris la signification théologique et, plus grave encore, l'interpellation à la foi manifestée par Israël.

Ceux qui lisent et méditent dans la foi les chapitres 9 à 11 de la Lettre aux Romains font leurs les paroles de l'apôtre : "En Christ, je dis la vérité, je ne mens pas, par l'Esprit Saint ma conscience m'en rend témoignage : j'ai au cœur une grande tristesse et une douleur incessante. Oui, je souhaiterais être anathème, être moi-même séparé du Christ pour mes frères, ceux de ma race selon la chair, eux qui sont les Israélites, à qui appartiennent l'adoption, la gloire, les alliances, la loi, le culte, les promesses et les pères, eux enfin de qui, selon la chair, est issu le Christ qui est au-dessus de tout, Dieu béni éternellement. Amen" (9, 1-5).

"Car je ne veux pas, frères, que vous ignoriez ce mystère, de peur que vous ne vous preniez pour des sages : l'endurcissement d'une partie d'Israël durera jusqu'à ce que soit entré l'ensemble des païens" (11, 25).

L'Eglise ne peut pas se penser sans Israël, alors qu'Israël se pense sans l'Eglise.

Le pape Jean-Paul II n'a cessé de faire approfondir le mystère d'Israël. Parmi les textes récents, outre les déclarations de repentance manifestées dans le cadre du Jubilé de l'an 2000, nous pouvons nous référer au document de la Commission pour les Rapports religieux avec le judaïsme : "Nous nous souvenons, une réflexion sur la Shoah" (16 mars 1998), ainsi qu'au discours prononcé à la synagogue Sutton Place à New York par le cardinal Lustiger : "Juifs et chrétiens, demain ?" (20 octobre 1998).

2. Incarnation

Dieu est venu habiter parmi nous, et, bien souvent, nous cherchons Dieu ailleurs que chez nous.

Certes, je pense au contenu de la foi de l'Eglise qui a été solennellement proclamé au concile de Chalcédoine. Mais je pense surtout à l'initiative que Dieu a prise pour manifester le salut: devenir : en son Fils, un être humain à part entière, jusque dans la mort.

Dans le dialogue avec le monde de l'Islam, c'est un "mystère" presque impossible à faire saisir. Pourquoi Dieu, qui est Dieu, a-t-il décidé de devenir faible, homme, souffrant, accablé par la mort ?

Je me permets de joindre ici le mystère de la croix, le langage de la croix, tel que nous l'expose l'apôtre Paul au début de la 1 Co. C'est dans la faiblesse de Dieu, manifestée par son Fils en croix, que nous trouvons la vraie sagesse.

3. Le temps historique

Lorsque nous scrutons le mystère de Dieu, son économie de salut, le déploiement de la communication de Dieu jusque dans la communion eschatologique, nous voyons bien des étapes, mais nous n'en saisissons pas nécessairement la raison.

Pourquoi Dieu s'est-il manifesté en son Fils à tel moment, à tel endroit ?

En d'autres termes, pourquoi est-ce que tout commence si tard, et dans une région aussi banale quand on l'intègre à l'empire romain de l'époque ?

Et, puisqu'en Christ le salut est plénier, pourquoi faut-il que nous en témoignions jusqu'à la fin des temps dans des communautés si fragiles ? En d'autres termes, pourquoi Dieu a-t-il choisi ce chemin pour que la Bonne Nouvelle du salut soit annoncée à toutes les nations ? Des communautés ecclésiales parfois si pauvres en personnes de valeur, en moyens, des communautés qui hésitent à mettre dehors des pécheurs publics, puisque Jésus lui même a choisi des pécheurs pour témoigner de sa résurrection ?

4. La liberté religieuse

Tout en menant une réflexion théologique sur les religions, nous ne pouvons pas oublier le développement de la notion de liberté religieuse des personnes, des groupes et, parfois, des peuples.

La déclaration de Vatican II sur la liberté religieuse commence par le rappel de la position dite classique : "(C'est pourquoi, tout d'abord) le Concile déclare que Dieu a lui-même fait connaître au genre humain la voie par laquelle, en le servant, les hommes peuvent obtenir le salut et parvenir à la béatitude. Cette unique vraie religion, nous croyons qu'elle subsiste dans l'Eglise catholique et apostolique à qui le Seigneur Jésus a confié le mandat de la faire connaître à tous les hommes, lorsqu'il dit aux apôtres : 'Allez donc, de toutes les nations, faites des disciples, les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit' (Mt 28, 19-20). Tous les hommes, d'autre part, sont tenus de chercher la vérité, surtout en ce qui concerne Dieu et son Eglise ; et, quand ils l'ont connue, de l'embrasser et de lui être fidèles" (Dignitatis Humanae, 1).

La déclaration pose les fondations pour le respect de la liberté religieuse, et invite les Etats à sanctionner la liberté religieuse par une garantie juridique efficace et à respecter les devoirs et droits suprêmes qu'ont les hommes de mener librement leur vie religieuse dans la société.

Il me semble qu'une réflexion théologique sur les religions est appelée ici à respecter deux principes.

  •  Etablir des conclusions qui respectent l'autre tradition religieuse, jusque dans son rapport à la liberté. En d'autres termes, certaines conclusions peuvent apparaître choquantes. S'il est vrai que, dans la foi chrétienne, on dit que Dieu veut le salut de tous les êtres humains, il faut pouvoir le dire de telle manière que ceux qui n'en veulent pas ne se sentent pas blessés, récupérés en quelque sorte. Dieu veut le salut de tous les hommes, oui; Dieu appelle au salut et il respecte celui qui n'a pas perçu l'appel ou qui n'en veut pas. L'accueil du salut est un accueil libre, volontaire ; non imposé. L'accueil du salut, pour celui qui le manifeste, rend libre aussi.
  •  Une réflexion théologique sur les religions ne peut pas oublier la mission des Etats, des sociétés vis-à-vis des traditions religieuses. Ceci comprend au moins deux aspects : justifier la mission des Etats, des sociétés quand cette mission est mise à mal ; venir au secours des victimes quand les Etats n'exercent pas correctement leur mission vis-à-vis des traditions religieuses. Il est, jusqu'à présent, quantité d'Etats où la liberté religieuse n'est pas un droit reconnu.

Pour un aspect assez particulier de la rédaction de la Déclaration de Vatican II sur la liberté religieuse, cfr. D. GONNET, La liberté religieuse à Vatican II. La contribution de John Courtney Murray ("Cogitatio Fidei", 183), Paris, 1994.


Présenté  lors de la  Session 2003  de l 'AFALE-BELGIQUE

Auteur : Mgr Guy HARPIGNY,  évêque de Tournai (Belgique), ancien doyen principal de la région de Mons-Borinage

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