Salut des non-chrétiens (IV)

De Ebior

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PROPOSITION DE REFLEXION THEOLOGIQUE

 Un dessein unique de Dieu

A partir des textes bibliques, déjà cités

  •  volonté de salut universel de Dieu
  •  médiation unique du Christ
  •  envoi de l'Esprit sur toutes les nations, sur tout l'univers

nous pouvons découvrir que le dessein de Dieu comprend la création, le salut, la vie dans la gloire.

Ce dessein peut être envisagé à partir de chacune des personnes de la Trinité, ainsi qu'à partir des grandes clés de la tradition biblique. Par exemple, les alliances de Dieu avec Adam, Noé, Moïse, Jésus.

Cfr. J. HUARD, S'ouvrir au dialogue interreligieux, in Eglise de Tournai, février 1999, p. 51-54.

Mission du Fils incarné

Dieu vient vers l'humanité en son Fils, le Verbe fait chair. Par le fait de venir habiter parmi nous, le Fils accomplit l'aspiration de tout désir de transcendance, de Dieu, d'altérité.

Ce qui est à observer, c'est que le Christ assume tout ce qui fait la vie humaine, en le prenant au plus profond. En d'autres termes, le Christ n'est pas d'abord une sorte de personnage à prendre comme modèle, une figure, un prophète, un sage, etc., il est surtout l'être humain en profondeur. Le Fils de Dieu "assume" tout l'humain en lui.

En Christ, tout être humain peut se reconnaître. Le Verbe éclaire tout homme venant en ce monde. Toute qualité de n'importe quelle religion peut se retrouver dans la personne du Verbe, du Logos.

Il est bon de se rappeler que la réflexion théologique sur le Christ envisage :

  •  le Fils par qui tout a été fait
  •  le Verbe venu parmi nous, en devenant notre chair
  •  le mystère pascal
  •  le règne du Ressuscité qui progresse jusqu'à la fin des temps ; lorsque le dernier ennemi, la mort, sera annihilé

Aussi, l'expression "semences du Verbe" ou "semences de vérité" est-elle tout à fait adaptée lorsque le réel, les religions sont envisagées à partir de la mission du Verbe.

Mission de l'Esprit Saint

L'Esprit Saint précède, suscite, nourrit et associe au mystère pascal du Christ toute recherche en direction de la vérité et du bien, venant des personnes, des religions, des peuples, des cultures.

Ceci se manifeste dans la recherche de la vérité, la pratique de ce qui est le bien, de ce qui humanise l'homme, et dans la relation avec Dieu, la prière. Nous pouvons reprendre ici ce que Paul dit des "gémissements" de l'Esprit dans la Lettre aux Romains 8, 18-30).

Blessures du mal

Toute réalité humaine, toute religion est blessée par le mal. Le mal est ce qui détourne, désoriente l'être humain du bonheur, de sa fin ultime.

Nous avons, dans toute religion, des traces des blessures du mal :

  •  au plan de la recherche du vrai
  •  au plan de la recherche du bien, y compris dans le vivre ensemble
  •  au plan de la relation à Dieu, y compris dans les formes de prière

Parmi les critères actuels qui nous permettent de faire un discernement à propos des religions, nous avons les "droits de l'homme". Il est d'autres critères : la place réservée à la raison pour la recherche de la vérité ; la signification profonde des rites qui "libèrent" l'être humain de ce qui l'accable, etc.

Succomber à la tentation du mal

Toute société humaine, tout groupe, toute religion, tout être humain fait parfois des choses abominables, indicibles, irrationnelles. L'Ecriture met en garde contre des actes de ce genre :

  • idolâtrie
  • le fait de provoquer la mort d'être humains, les faibles et les pauvres, en particulier
  • connexe à l'idolâtrie, le fait de se considérer comme propriétaire du cosmos

Les réflexions actuelles visent surtout les "péchés" des religions contre les êtres humains, en particulier les femmes et les faibles. Il est parfois difficile de faire un discernement sur des pratiques idolâtriques et le culte qui touche au cosmos.

Mystère de l'Eglise

Sources:

- J. DORE, L'Eglise du Christ et le salut du monde, intervention au Colloque théologique de Pune (Inde), du 24 au 28 août 1993, in Pro Dialogo (Pontificium Consilium pro Dialogo inter Religiones), 85-86, 1994, p. 91-106.

- Pluralisme théologique et unité de la foi. Table ronde animée par C. Geffré, avec la participation de J. Briend, J. Doré, A. Dumas, P. Eyt et G. Kowalski, in Théologie et choc des cultures. Colloque de l'Institut Catholique de Paris, édité par C. GEFFRE ("Cogitatio Fidei"; 121), Paris, 1984, p. 177-190.

1. L'Eglise comprend une fonction dans le dessein de Dieu, dont la manifestation, la réalisation est le Royaume de Dieu.

En d'autres termes, Dieu a voulu l'Eglise dans le cadre de son dessein de se communiquer lui-même aux hommes pour leur salut.

Corps du Christ, l'Eglise est à la fois "accueil du don de Dieu" et "proposition du salut de Dieu en ce monde". C'est un des sens de l'expression "sacrement du salut". Cela se manifeste concrètement par la parole et les sacrements.

Temple de l'Esprit, l'Eglise accueille en elle la vie même de Dieu et elle se perçoit comme envoyée au milieu des nations (assemblée et dispersion).

2. En même temps, l'Eglise est un mystère :

d'un côté, on pense à une institution, une organisation, d'un autre côté, on pense à la communion invisible de ceux qui accueillent le salut de Dieu.

Si on a en vue uniquement l'institution, on se demande comment on peut rattacher à l'Eglise ceux qui n'en font pas partie. Ici se pose la question du lien des religions avec l'Eglise "visible".Si on a en vue uniquement la communion invisible, que peuvent avoir "en plus" ceux qui sont membres de l'institution ?

Allons plus loin. Si on a en vue uniquement l'institution, on risque de disqualifier les religions non-chrétiennes ;si on a en vue uniquement la communion invisible, pourquoi encore évangéliser et proposer la conversion au Christ ?

Nous avons deux faces d'un mystère unique, et nous avons à penser à la fois :

  •  la mission, l'envoi, la proposition du salut, sous l'action de l'Esprit Saint
  • l'accueil, l'accomplissement du salut, la réception sous l'action de l'Esprit Saint

3. L'Eglise est par conséquent

a. une communauté de vie de ceux qui accueillent l'œuvre de salut que le Père a accomplie une fois pour toutes et pour tous les hommes, par son Fils incarné, œuvre rendue chaque fois présente, efficace dans l'Esprit Saint.

Nous pouvons, à ce stade de réflexion, un peu mieux saisir les textes de Vatican II qui parlent du dessein de Dieu qui enveloppe  les musulmans et les autres traditions religieuses  (Lumen Gentium 16-17 ; Nostra Aetate).

b. un corps de manifestation

Si Dieu se communique lui-même aux hommes pour 1eur salut,

  •  si Dieu agit pour que les hommes accueillent ce salut et en vivent déjà maintenant,
  •  le même Dieu envoie l 'Eglise "annoncer", "porter à la connaissance" une parole à laquelle l'être humain peut répondre par une foi explicite.

En d'autres termes, la réception, l'accueil du salut peut aussi être réalisé de façon explicite.

4. Certains ici pourraient objecter : mais est-ce bien nécessaire de porter à la connaissance du plus grand nombre le dessein de Dieu "tel" que l'Eglise instituée le perçoit, le reçoit ?

D'autres vont plus loin. N'est-ce pas arracher des individus à leur tradition religieuse, qui a ses aspects de grandeur, de noblesse, de grande humanité pour les intégrer finalement dans une autre culture, une autre mentalité, peut-être moins grande, moins noble, moins "humaine" ?

La réponse à ces objections est risquée, mais peut-être pouvons-nous au moins réfléchir à ce qui suit.

(1)Supprimer la mission, l'annonce de l'Evangile, c'est supprimer un nombre assez conséquent de textes de la Bible et c'est, dans le même mouvement, ignorer la destination universelle du kérygme apostolique : "De toutes les nations, faites des disciples" (Mt 28) .

(2) Chaque fois que l'Evangile est annoncé en des lieux nouveaux, il y a des tensions, et quelque chose de surprenant qui commence. Souvenons-nous de l'expérience de l'apôtre Pierre face à la demande de Corneille, de l'expérience de l'apôtre Paul relatée dans la Lettre aux Galates, à propos des pratiques de la Loi de Moïse. Le passage de l'Evangile au monde païen est surprenant et bouillonnant de vie chrétienne, même s'il y a des tensions.

(3) La confession de foi explicite face à Jésus inaugure une transformation profonde, qui a pour nom "économie sacramentelle", qui introduit dans le mystère de Dieu qui vient habiter chez nous, en son Fils, dans l'Esprit.

Ceux d'entre nous qui ont écouté le témoignage de Juifs ou de musulmans, qui ont découvert le Christ, sans dire en quoi que ce soit du mal de leur communauté religieuse d'origine, savent que, pour eux aussi, l'accueil de la grâce les a introduits dans le mystère de la Croix et la vie du Ressuscité, tout autrement que ce qu'ils avaient imaginé au point de départ.

Connaître le Christ est une chose. Etre plongé dans la mort avec lui, lui qui est mort "pour moi", c'est autre chose.

"Pourquoi Dieu me demande-t-il cela à moi, et pas à Untel ou Untel, membres sans doute plus qualifiés de ma tradition religieuse d'origine ?" ai-je bien souvent entendu lors d'entretiens avec des personnes qui ont accepté d'être initiées sacramentellement dans la foi chrétienne. Mystère de l'appel, de la vocation, de la liberté de Dieu. Mystère de la Croix pour ces nouveaux chrétiens, qui sont surpris de ne pas être accueillis les bras ouverts par leur nouvelle communauté de foi.

 Eglise en dialogue avec les religions

 Appelée à se recevoir de Dieu

L'Eglise est appelée à accueillir, à se recevoir sans cesse du Père, par son Fils, dans l'Esprit, car elle ne s'institue pas par elle-même.

D'où l'importance de l'économie sacramentelle, où elle se ressource à la Parole de Dieu et au mystère pascal de son Seigneur.

 C'est là que l'Eglise découvre qu'en accueillant le don de Dieu ; elle se donne aussi à lui et à toute l'humanité.

 Appelée à témoigner du don reçu

(1) Le témoignage suppose une visée fondamentale

  •  le respect "des autres", des religions
  •  le dialogue de telle manière que l'autre saisisse qu'il s'agit d'un don et que nous-mêmes nous accueillons aussi ce qui a été perçu dans l'autre tradition religieuse comme don
  •  la reconnaissance que l'Esprit Saint est à l'oeuvre dans l'autre tradition religieuse

(2) Dimensions du témoignage

la prière : respecter, dialoguer, reconnaître l'action de l'Esprit Saint dans les autres traditions religieuses suppose la contemplation fréquente du dessein de Dieu

  •  le service du monde, des religions : faire, exprimer jusque dans son corps, par des actes, ce qui est don reçu et à manifester
  •  l'interpellation éthique (blessures du mal, dérives)

(3) En tant que corps du Christ

  • Christ pour les autres
  • Oint par l'Esprit Saint
  • Médiateur unique du salut


Présenté  lors de la  Session 2003  de l 'AFALE-BELGIQUE

Auteur : Mgr Guy HARPIGNY,   évêque de Tournai (Belgique), ancien doyen principal de la région de Mons-Borinage