Salut des non-chrétiens (II)

De Ebior

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  ETAT DE LA QUESTION DEPUIS VATICAN II

Sources:

- J. DUPUIS, Jésus-Christ à la rencontre des religions ("Jésus et Jésus-Christ", 39, Paris, 1989.

- ID., Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux, op. cit., p. 239-320.

- M.L. FITZGERALD, Où en est le dialogue interreligieux ? in Pro Dialogo (Pontificium Consilium pro Dialogo inter Religiones), 91, 1996/1, p. 36-38.

- C. GEFFRE, La théologie des religions non chrétiennes, vingt ans après Vatican II, in Islamochristiana, 11, 1985, p. 115-133.

- H. KÜNG, Une théologie pour le 3e millénaire, Paris, 1989.

- J. MASSON, Le dialogue entre les religions. Deux documents récents, in N.R.T., t. 114, 1992, p. 726-737.

- A. RICCARDI, Du monde aux religions, in N.R.T., t. 113, 1991, p. 321-339.

- H.R. SCHLETTE, Pour une Théologie des religions ("Quaestiones disputatae", 6), Paris, 1971.


- Vatican II. Les relations de l'Eglise avec les religions non chrétiennes ("Unam Sanctam", 61), Paris, 1966.


 Vatican II

1. Salut des personnes

Vatican II affirme le salut en dehors de l'Eglise avec une grande assurance.

  • Ad Gentes 7

"Bien que Dieu puisse par des voies connues de lui amener à la foi sans laquelle il est impossible de plaire à Dieu, des hommes qui, sans faute de leur part ignorent l'Evangile, la nécessité incombe cependant à l'Eglise (...) d'évangéliser, et par conséquent son activité missionnaire garde dans leur intégrité, aujourd'hui comme toujours, sa force et sa nécessité".

Paragraphe 4, fin : "Mais, associé au mystère pascal, devenant conforme au Christ dans sa mort, fortifié par l'espérance, (l'homme) va au-devant de la résurrection"

"Et cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ, mais bien pour tous les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l'homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l'Esprit Saint offre à tous, d'une façon que Dieu connaît, la possibilité d'être associé au mystère pascal".

C'est une donnée qui paraît irréversible.

II. Religions non chrétiennes

A. Contexte

Vatican II parle des religions en raison de circonstances extérieures, pas tout à fait prévues :

- Il faut situer le judaïsme, les Juifs vis-à-vis de l'Eglise

Certains demandent d'ajouter les religions à cet objectif.

- Paul VI inaugure des voyages apostoliques en dehors de l'Italie

Le pape s'adresse, en Inde, à des responsables religieux non chrétiens.

- Paul VI suggère à l'Eglise d'entrer "en dialogue" avec tous les mouvements, tous les aspects de l'humanité (Cfr. l'encyclique Ecclesiam Suam, 1964, et il crée le Secrétariat pour les non-chrétiens, 1964)

Par conséquent, les Pères du Concile sont amenés à prendre connaissance des enjeux de la théorie de l'accomplissement (Daniélou, de Lubac, Balthasar) grâce à des experts qui connaissent les théologiens qui ont publié sur ce thème. Les Pères prennent connaissance des enjeux de la théorie de la présence inclusive du Christ (Rahner, Küng et Thilssont au concile).

B. Textes-clés: Lumen Gentium 16-17;Nostra Aetate 2; Ad Gentes 3, 9 , 11

  1.  Le concile rappelle que les personnes en dehors de l'Eglise peuvent être sauvées.
  2.  Le concile reconnaît les valeurs authentique que l'on trouve chez les non-chrétiens et dans leurs traditions religieuses.
  3.  Le concile enseigne que l'Eglise apprécie ces valeurs et, par conséquent, entre en dialogue avec les traditions religieuses et leurs membres, sur les points de convergence et les points de divergence.

Vatican II a comme expressions :

  •  préparation évangélique (L.G.)
  •  du vrai et du bon
  •  des éléments précieux, religieux et humains
  •  des traditions contemplatives
  •  des éléments de grâce et de vérité
  •  des semences du Verbe
  •  un rayon de cette Vérité qui illumine tous les hommes

A partir des nombreuses études qui cherchent à savoir si Vatican II a opté pour la théorie de l'accomplissement ou pour la théorie dite de la présence inclusive du Christ, il est impossible de trancher.

En revanche, ce qui apparaît immédiatement, c'est que Vatican II a pris l'Eglise comme centre. C'est à partir de l'Eglise que sont situées les grandes traditions religieuses de l'humanité.

Vatican II annonce que l'Eglise entre en dialogue avec les religions non-chrétiennes. Le titre de la déclaration Nostra Aetate est : Relations de l'Eglise avec les religions non chrétiennes.

On peut se demander si des textes magistériels différents des textes de Vatican II permettent de trouver une appréciation théologique des religions.

 Paul VI

  • Ecclesiam suam (1964)

L'Eglise entre en dialogue avec

  •  le monde entier
  •  les membres des autres religions - les autres Eglises chrétiennes
  •  â l'intérieur de l'Eglise

En ce qui concerne le dialogue avec les membres des autres religions, il est rappelé que le christianisme est l'unique et vraie religion. C'est ce qu'on appelle le caractère exclusif de la religion chrétienne.

  • Evangelii nuntiandi (1975)

Suite au synode des évêques sur l'évangélisation du monde moderne, en 1974, Paul VI publie l'Exhortation apostolique Evangelii nuntiandi en 1975. L'Exhortation rappelle le caractère exclusif du christianisme : "Notre religion chrétienne instaure effectivement avec Dieu un rapport authentique et vivant que les autres religions ne réussissent pas à établir, bien qu'elles tiennent pour ainsi dire leurs bras tendus vers le ciel".

Ce texte semble très proche de la théorie de l'accomplissement.

Jean-Paul II

Jean-Paul II invite les représentants des religions à Assise en octobre 1986. Persuadé de l'importance d'une action au niveau planétaire, le pape actuel rencontre, au cours de ses voyages apostoliques, quantité de représentants des traditions religieuses.

Au plan théologique, au plan de la foi, Jean-Paul II insiste sur la présence active de l'Esprit de Dieu dans la vie religieuse des non-chrétiens et dans les traditions religieuses auxquelles ils appartiennent. Les textes majeurs sont l'encyclique Redemptor Hominis (1979), le discours à la curie romaine du 22 décembre 1986, l'encyclique Dominum et Vivificantem (1986), l'encyclique Redemptoris Missio (1990).

Et, en même temps, Jean-Paul II semble garder en mémoire la théorie de l'accomplissement : Lettre apostolique Tertio millenio adveniente, n° 6 (10 novembre 1994).

Au plan institutionnel, Jean-Paul II a transformé le secrétariat pour les non chrétiens, créé par Paul VI en 1964, en un "Conseil pontifical pour le dialogue entre les religions" en 1989. Du dialogue avec les membres d'autres religions, on passe au dialogue avec des ensembles organiques, que sont les religions.

Le Conseil pontifical pour le Dialogue entre les Religions et la Congrégation pour l'Evangélisation des peuples ont publié, le 19 mai 1991, un document, intitulé : Dialogue et Annonce (La Documentation catholique, 2036, 1991, p. 874-890). Ce texte est un approfondissement du document publié en 1984 : Attitude de l'Eglise catholique devant les croyants des autres religions, par le Secrétariat pour les non chrétiens.

APRES VATICAN II : LES RELIGIONS

1. A partir de quel "centre" peut-on réfléchir ?

A. Eglise

L'Eglise est le centre à partir duquel on envisage les religions : ecclésiocentrisme.

Le salut est accessible par la foi au Christ professée dans l'Eglise.

Ceci correspond à la position dite "exclusiviste". religions sont considérées comme étant en dehors du salut.

.Conséquence: il faut évangéliser pour que tous les hommes soient sauvés ; il faut une Eglise qui annonce explicitement l'Evangile à toutes les nations.

C'est la position de Karl Barth, du missiologue H. Kraemer (avant Vatican II). Partagent la même position, les milieux évangélistes qui, à l'occasion de congrès mondiaux, publient des manifestes dans ce sens (Accord de Lausanne en 1974 ; Manifeste de Manille en 1989).

B. Christ

Le Christ est le centre à partir duquel nous envisageons les religions : christocentrisme.

Le salut est accessible dans le mystère du Christ.

Ceci correspond à la position inclusiviste. Par sa présence mystérieuse en toutes choses, le Christ sauve tous les hommes. Le Christ accomplit tout ce qu'il y a de vrai et de bon dans les autres religions.

Conséquences:

  • que devient alors la mission de l'Eglise vis-à-vis des religions ?
  • que devient la mission de l'Eglise vis-à-vis du salut manifesté dans le Christ ?

C. Dieu

Dieu est le centre à partir duquel on envisage les religions : théocentrisme.

Pour atteindre Dieu, il y a plusieurs chemins, plusieurs voies de salut.

Ceci correspond à la position du pluralisme. Les religions, y compris le christianisme, représentent autant de voies, de chemins, qui mènent à Dieu. Toutes les religions ont, sur ce point, la même valeur.

Conséquences:

  • que devient alors la médiation unique du Christ par rapport au salut ?
  • que signifient les expressions : "le Christ est mort pour tous" ou encore : "le Christ est sauveur de tous les hommes" ?

2. De quoi parlons-nous ?

A. La religion

Depuis le XVIème siècle, l'apologétique cherche à défendre la confession dont nous sommes les membres

  •  l'Eglise catholique vis-à-vis du monde de la Réforme
  •  le christianisme comme religion révélée vis-à-vis des déistes qui rejettent toute forme de révélation émanant d'un Dieu personnel
  •  la foi en Dieu vis-à-vis des athées, qui nient l'existence de Dieu

Au XXème siècle, le fruit de l'apologétique, appelé "théologie fondamentale", envisage une réflexion sur la religion, en articulant la révélation et la foi, toutes deux reçues et transmises par l'Eglise, qui témoigne de la vérité reçue de Dieu, tout en faisant, à l'intérieur du témoignage, une large place à la raison.

Je résume, à l'extrême, une approche de la religion, qui correspond au christianisme. Ici la religion comprend évidemment des notions comme révélation, foi, tradition, Ecriture sainte, la vérité et les dogmes, le bien et la morale, le beau et la contemplation, la prière, la personne et la communion ecclésiale, les rites et les célébrations, etc.

B. Les religions

Depuis le XVllIème siècle, l'Eglise accepte une présentation nouvelle des religions, grâce aux résultats proposés par la méthode historico-critique et grâce aux différentes sciences des religions du XXème siècle.

Devant cette présentation nouvelle, l'Eglise propose d'entrer en dialogue avec toutes les religions, dialogue qui suppose également mission, évangélisation, proclamation explicite du mystère du Christ, dialogue qui suppose aussi fondation de l'Eglise là où l'Evangile est reçu, accueilli.

L'Eglise catholique a veillé à ne pas isoler le monde juif, dans le dialogue avec les religions, tout en sachant très bien que le monde juif a une valeur théologique tout à fait distincte de celle des religions non-chrétiennes.

Cfr. F. MUSSNER ,Traité sur les Juifs ("Cogitatio Fidei", 109 ), Paris 1981.

C. Pluralisme religieux ?

Depuis la fin des années 80, l'expression "pluralisme religieux" tend à s'imposer.

1. La première constatation, c'est que de plus en plus nous vivons dans un pluralisme religieux de fait de facto. C'est un fait historique incontournable.

2. La deuxième constatation c'est qu'au plan théologique le fait du pluralisme religieux suscite une question nouvelle. Pour en apprécier la nouveauté nous allons la comparer à une autre question.

a. Dans les années soixante, la question était : les traditions religieuses, les religions ont-elles un rôle à jouer vis-à-vis du salut de leurs membres ? En d'autres termes : une religion non-chrétienne aide-t-elle ses membres à accueillir le salut ?
b. Dans les années quatre-vingt, la question devient : le fait qu'il y ait plusieurs traditions religieuses n'est-il pas voulu par Dieu ?  En d'autres termes, le pluralisme religieux fait-il partie du dessein de Dieu ?

Si la réponse est "oui", si Dieu "veut" plusieurs religions, alors nous avons à devenir interreligieux. En d'autres termes, la théologie est invitée à chercher, dans le dessein de Dieu l'économie divine la raison du pluralisme religieux la possibilité d'une convergence mutuelle des diverses traditions dans le respect des différences l'enrichissement et la fécondation entre les diverses traditions religieuses.

Pour un parcours historique cfr. Jean-Claude BASSET, pasteur réformé, professeur à Lausanne, Le dialogue interreligieux. Histoire et avenir ("Cogitatio Fidei", 197), Paris, 1996.

Dans un parcours "catholique", cfr. Jacques DUPUIS, jésuite, Vers une théologie du pluralisme religieux, op. cit., p. 321-590.

Comme type de réflexion, cfr. Joseph Stephen O'Leary, philosophe et théologien irlandais qui enseigne à l'université Sophia à Tokyo, La vérité chrétienne à l'âge du pluralisme religieux ("Cogitatio Fidei", 181), Paris, 1994.

Présenté  lors de la  Session 2003  de l 'AFALE-BELGIQUE


Auteur : Mgr Guy HARPIGNY,  évêque de Tournai (Belgique), ancien doyen principal de la région de Mons-Borinage

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