Créationnisme

De Ebior

Le créationnisme en philosophie réaliste n'est pas la même chose que l'idéologie créationniste qui consiste à suivre à la lettre le récit biblique de la création du monde, en sept jours, ou du moins de chercher à lire la réalité du monde en fonction de la Bible, par exemple en interprétant une couche sédimentaire dans un relevé stratigraphique comme les restes du déluge raconté dans la Bible. Ce courant créationniste ou concordiste, était commun autrefois, mais n'est plus représenté aujourd'hui que par des courants fondamentalistes surtout évangéliques, aux Etats-Unis, ou encore dans l'Islam fondamentaliste. En fait, on peut dire que la philosophie créationniste est intermédiaire entre cette conception caricaturale, condamnant les découvertes scientifiques au nom de la Révélation, et la conception qu'il doit exister un Créateur, une conception à laquelle arrive naturellement l'intelligence à partir de l'observation du monde. En effet, le big bang, c'est-à-dire le commencement du monde, est aujourd'hui une certitude scientifique. Il est donc assez facile d'en conclure, même si l'on ne croit pas au Dieu des religions prophétiques, et même si cette conclusion n'est pas elle-même du domaine de la science, qu'à l'origine dubig bang se trouve un dieu éternel et tout-puissant, comme on le voit en Théologie naturelle.

Le créationnisme philosophique accepte bien sûr cette prémisse, mais son point de vue est plutôt une critique des lois de l'évolution darwinienne. Il suppose que la sélection naturelle devrait empêcher que des fonctions radicalement nouvelles apparaissent dans l'organisation du vivant, par exemple la vue, déjà à une époque très ancienne, ou le vol chez les insectes (alors que, chez les oiseaux, cela pourra s'expliquer comme une transformation des membres antérieurs d'un animal de la famille des dinosaures) ou encore l'organe de la parole chez les hominidés. La sélection naturelle devrait faire disparaître les caractères mutants qui ne sont pas encore assez développés pour permettre d'un coup le passage à un niveau d'organisation supérieur comme la vue, le vol chez les insectes ou l'organe de la parole. Ce raisonnement est encore plus clair si l'on part de la constatation que toute fonction nouvelle dans l'organisation du vivant requiert un nombre important de gènes nouveaux. Comment expliquer d'un coup l'introduction dans le code génétique d'un animal de séquences entières de gènes nouveaux ? Il faut donc distinguer microévolution, où les lois de la sélection naturelle par la hasard jouent pleinement leur rôle, et la macroévolution, où il faut supposer l'intervention d'une intelligence organisatrice capable de faire apparaître ces nouvelles fonctions presque du néant.

Les exemples donnés paraissent tous pouvoir être discutés dans le détail. On est loin d'avoir prouvé,  par exemple, que l'organe de la vue s'est introduit d'un coup dans le code génétique d'une lignée animale. Au contraire, on a souvent prouvé qu'il y a des intermédiaires, même si beaucoup de découvertes restent à faire. Si l'on prend l'exemple de la vue, il est certain qu'un animal dont l'oeil primitif voit d'où provient l'ombre dans son champ de "vision" a plus de chance qu'un animal qui ne "voit" que la lumière sans être capable de situer d'où elle provient.

Il y a toutefois un domaine dans lequel le créationnisme a une chance d'avoir un jour le dernier mot, dans sa controverse philosophique avec l'évolutionnisme, c'est celui de l'apparition de la vie elle-même. Comment imaginer le passage du monde minéral, c'est-à-dire de simples molécules, au monde de la microbiologie, à la première cellule vivante, capable de se reproduire et de s'alimenter ? Là, effectivement, le saut paraît gigantesque, même s'il ne faut pas imaginer que le code génétique, l'ADN, s'est constitué d'un seul coup avec ses quatre bases azotées (AGTC) assemblées par groupe de trois et reliées deux à deux pour former une hélice comprenant des milliers de couples de ce genre; il y a vraisemblablement d'autres formes d'organisation de la matière plus simples, qui permettent le fonctionnement de ces deux facultés caractéristiques du vivant primordial que sont l'auto-réplication et l'alimentation.

Ce qu'il faut retenir de ce débat est que deux philosophies du monde du vivant s'affrontent, créationnisme contre évolutionnisme. Il est essentiel que ce débat reste au plan philosophique, interprétant chacun dans le sens qui est le sien, les données nouvelles des observations et des expériences scientifiques. En d'autres termes, il ne faut pas que ces hypothèses contradictoires interfèrent dans la recherche scientifique. Et dans un cours scolaire, par exemple après avoir rappelé ce rôle déterminant de la recherche scientifique, l'hypothèse créationniste ne devrait pas être automatiquement évacuée sous prétexte que la science n'a pas encore trouvé l'intermédiaire qui permettra d'expliquer un saut évolutif majeur, et à plus forte raison l'apparition de la vie elle-même.